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Interview de Christian Luscher

«Nous sommes un pays financièrement sain»


Candidat surprise au Conseil fédéral l’an dernier, l’avocat et conseiller national genevois Christian Luscher, connu pour son franc-parler, revient sur les derniers mois difficiles traversés par la Suisse politique.

Quand vous voyez le fonctionnement actuel du Conseil fédéral, vous vous dites quoi? Mon Dieu, je l’ai échappé belle?

Non, je ne crois pas. Comme Didier Burkhalter, j’aurais œuvré à cette nouvelle façon de gouverner: travailler dans la cohésion plutôt que dans la méfiance réciproque, plutôt que de se réjouir chaque dimanche de ce qu’on va dire dans la presse. Il y a aujourd’hui deux personnes qui cimentent le Conseil fédéral: Doris Leuthard et Didier Burkhalter.

Et les autres, que sont-ils? Des maillons faibles?

Il y a visiblement deux générations dans ce gouvernement. Les plus anciens sont dans une logique de chefs de département, alors que Burkhalter et Leuthard sont dans une logique de conseil d’administration. Si on devait transposer ça dans le privé, les premiers seraient des directeurs, se comportant comme des chefs de service, alors que Doris Leuthard et Didier Burkhalter se comportent comme des membres du conseil d’administration de Suisse SA. Ce devrait être cela, le Conseil fédéral: des gens qui se réunissent, réfléchissent puis donnent les impulsions. Par exemple, ce n’est pas à Ueli Maurer de dire ce qu’il faut faire avec l’armée mais au Conseil fédéral de décider. Or aujourd’hui, ce n’est absolument pas le cas.

Est-ce le mode de désignation qui pose problème?

Pas du tout. Il est tout à fait approprié. Les représentants des actionnaires, soit les Chambres fédérales, élisent le conseil d’administration. La réforme du Conseil fédéral est à la mode depuis quarante ans, mais il faut en faire un débat intellectuel plutôt que législatif. C’est dans les têtes qu’il faut changer. Il faut réfléchir à ce que doit devenir le gouvernement. Non plus sept chefs de département, mais un Conseil fédéral. Actuellement, il n’y a pas de Conseil fédéral mais sept ministres.

Sur l’accord avec les Etats-Unis à propos d’UBS, votre parti s’est montré le plus unanime pour céder aux pressions américaines…

Nous n’avons pas cédé devant les pressions américaines. Nous avons regardé d’où l’on venait, où l’on était et où l’on voulait aller. Que les Etats-Unis soient un plus grand pays que la Suisse, plus puissant économiquement et politiquement, c’est une réalité. Pourquoi bomber le torse, quand on sait que cela peut nous amener dans une situation pire que celle où l’on se trouve? Même s’il a fallu faire fi de quelques principes auxquels nous sommes attachés, nous avons opté pour la seule solution possible, au terme d’une pesée d’intérêts. On avait le choix entre «mal» et «très mal». On a choisi «mal»

Vous avez moins goûté en revanche les pressions exercées sur la Suisse par les fiscs allemands et français…

 La Suisse a signé des conventions de double imposition qui ont permis de préserver le peu qu’il y avait à préserver. Nous devons maintenant nous blinder contre les emplois abusifs que l’étranger pourrait faire de ces conventions. Nous pourrions prévoir, par exemple, au travers d’une loi sur l’entraide administrative, de ne pas donner suite à des demandes fondées sur des données volées ou achetées. Il fallait conclure rapidement cet accord avec les Etats-Unis pour pouvoir nous consacrer maintenant au véritable danger: la cartellisation fiscale de l’Europe, le refus européen de toute concurrence fiscale et sa tentative de nous entraîner sur ce terrain-là.

La Suisse sort-elle affaiblie de tous ces feuilletons à rebondissements?

Elle n’en sort pas renforcée, c’est clair. Mais il faut se demander s’il y avait mieux à faire. Beaucoup de gens, dans ce pays, semblent atteints du syndrome du «y avait qu’à pas». D’accord, pour autant qu’il y ait une autre solution? Et sur ce point, les gens sont muets. Contrairement à ce que certains se plaisent à répéter, l’image de la Suisse reste excellente à l’étranger. En outre, même s’il existe des faiblesses évidentes en matière de gouvernance, notre économie paraît être celle qui s’en est le mieux sortie face à la crise. Nous sommes un pays financièrement sain, qui équilibre ses recettes et ses finances. Jusqu’à quand, selon vous, sera-t-il possible de jongler avec les antagonismes de plus en plus fréquents entre la démocratie directe suisse et les principes du droit international?

Nous serons de toute façon obligés de vivre avec, si nous voulons respecter le mandat du peuple suisse qui est de ne pas entrer dans l’Europe. Je ne suis d’ailleurs pas certain que l’Europe existera encore dans vingt ans, en tout cas sous sa forme actuelle. Nous sommes obligés de faire de l’équilibrisme, de respecter les conventions bilatérales, tout en permettant au peuple suisse d’en contrôler la conformité avec notre droit constitutionnel. Mme Calmy-Rey dit souvent – et elle a raison – que c’est une tâche difficile. Cela étant, les autorités ne sont pas élues pour voir leur tâche simplifiée, mais pour exécuter ce que le peuple et les cantons expriment lors de scrutins populaires. Pour vous donc, tout vaut mieux que l’adhésion… En matière de deniers publics, d’équilibre budgétaire et de taxes, une adhésion serait dramatique. On aurait besoin de quelque chose comme 50 à 70 milliards de rentrées fiscales supplémentaires pour participer à ce grand raout. Dans ce domaine nous avons été sauvés par les Suisses allemands. Et puis, la Suisse a toujours été ouverte sur le monde, avant que l’Europe n’existe, et elle le sera encore une fois que l’Europe aura disparu.

Pourquoi un avocat qu’on peut supposer prospère du barreau genevois cède-t-il aux sirènes du grand bastringue politique fédéral?

Je suis convaincu que nous avons un devoir, que chacun accomplit à sa façon, de maintenir ce pays tel qu’il est aujourd’hui, pour le transmettre à nos enfants aussi beau que nous l’avons reçu. Pour moi la politique, c’est une façon de participer à cela.

Vous êtes perçu comme quelqu’un de très à droite. C’est aussi ainsi que vous vous voyez?

 Les gens de droite ont souvent peur et même parfois honte de dire qu’ils sont de droite. Alors que les gens de gauche sont fiers d’être de gauche. Je suis fier d’être de droite. Je suis très fier d’être libéral, fier d’avoir pris des risques dans ma carrière, fier de créer de l’emploi. Et content de vivre dans un monde où il y a de la concurrence et où les droits fondamentaux, telles la propriété privée ou encore la liberté d’entreprendre et de s’exprimer, sont garantis. C’est cela, un monde libéral: un monde libre dans lequel chacun peut s’exprimer. Je suis en outre devenu assez écologiste, peut-être plus que certains dans mon parti: la politique fédérale m’a fait prendre conscience de ces enjeux-là, comme le fait aussi, peut-être, d’avoir des enfants.

Vous êtes associé avec Charles Poncet, un des avocats du clan Kadhafi… est-ce la raison de votre manque de soutien au gouvernement genevois lors du fameux feuilleton libyen?

C’est une affaire où je m’impose, il est vrai, une certaine retenue. Nous avons décidé avec Poncet que je n’aurais pas accès au dossier. Que lui gardait sa complète liberté de parole par rapport au politique et moi le droit de dire en tant que parlementaire ce que je pense de la famille Kadhafi et de l’Etat libyen, ce que j’ai fait d’ailleurs à plusieurs reprises. Mais dans l’ensemble, vu de Berne, l’attitude de certaines autorités genevoises depuis le début de cette affaire prête à la critique. Bref, l’affaire Kadhafi, c’est la faute de Genève… Je n’emploierais pas ce terme de «faute». Une maladresse a été commise qu’on aurait pu éviter, d’autant plus qu’on était prévenu. On savait très bien qui était ce monsieur. Il y avait des mises en garde du département fédéral. On n’a pas voulu en tenir compte. Certaines personnes à Genève ont voulu donner une leçon à un fils de dictateur sans en mesurer les conséquences. Une fois que le mal a été fait, que lesdites conséquences se sont produites, on n’a pas voulu assumer. L’opinion publique, pourtant, a plutôt apprécié que pour une fois l’égalité devant la loi soit une réalité plutôt qu’un beau principe… Si vous et moi sommes soupçonnés de voies de faits vis-à-vis de nos employés de maison, il y aura une plainte à la gendarmerie. La gendarmerie vous convoque. Si vous ne vous présentez pas, un coup de fil d’un inspecteur vous invitera à prendre rendez-vous. Si vous n’y allez toujours pas, éventuellement, trois inspecteurs stagiaires viendront timidement frapper à votre porte. L’argument qui consiste à dire que la loi doit s’appliquer de la même façon se retourne contre les autorités genevoises parce que précisément on n’a pas appliqué à ce monsieur la procédure qu’on applique d’habitude. Il ne fallait pas le traiter mieux, mais pas non plus le traiter moins bien. Et puis, à un moment donné, il faut savoir faire de la real politik, tout simplement.

A propos de délinquance étrangère, votre parti, ainsi que le PDC, est accusé de faire de la surenchère par rapport à l’initiative de l’UDC – qui demande le renvoi des délinquants étrangers –, de surfer sur le vote xénophobe…

Quand on est un responsable politique, il faut assumer. Quitte à passer pour des populistes, il faut répondre aux préoccupations de la population. Quand on constate que certains posent les bonnes questions mais amènent de mauvaises réponses, il faut admettre que la question se pose et y donner une bonne réponse. Ceux, comme la gauche, qui nient qu’il y ait des problèmes de sécurité et de délinquance étrangère, vont perdre les élections à venir, car ils ne sont pas en phase avec la réalité. Etre en phase avec la réalité, c’est pourtant cela, la responsabilité politique.

Vous vous êtes aussi profilé contre la dépénalisation du cannabis…

Evidemment, il y a des priorités: lutter contre des fumeurs de pétards occasionnels n’a aucun sens. Néanmoins, demandez à des enseignants comment les jeunes qui fument des joints arrivent à assimiler ce qu’ils sont censés apprendre. Demandez aux pédopsychiatres et aux neurologues quels sont les véritables effets du cannabis. Et puis: nous sommes très contradictoires: nous voulons interdire la clope partout, une interdiction partielle étant au demeurant compréhensible, et d’un autre côté, on ferait passer le message encourageant la consommation de cannabis. C’est intellectuellement inacceptable.

Vous vous êtes en revanche dit favorable aux apprentis sans papiers…

Je suis contre la légalisation des sans-papiers qui créerait un appel d’air. Mais ici nous avons un problème: des enfants sont scolarisés, leurs parents travaillent au gris, paient l’AVS, des impôts. Et puis tout à coup, à un jeune de 14-15 ans qui a fait sa scolarité, on dit, non, tu ne peux pas faire d’apprentissage, tu dois partir. Quand il y a un problème, je suis pour le traiter plutôt que pour l’ignorer.

 

Interview de Christian Luscher, paru dans Migros magazine - 12 juillet 2010

Propos recueillis par Laurent Nicolet

 

 

Bio express

Né le 6 décembre 1963 à Genève, originaire de Muhen (AG).

Maturité classique au Collège Calvin (1983).

Licencié en droit de l’Université de Genève (1987).

Admis au Barreau en 1990.

Ancien président du Servette.

Conseiller municipal de Troinex (1999).

Député libéral au Grand Conseil genevois (2001).

Conseiller national (2007).

Candidat malheureux au Conseil fédéral (2009).

Divorcé, deux fils.

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